Jusqu’à quel âge peut-on adopter un enfant légalement ?

Les adoptions extra-familiales ont chuté de manière spectaculaire en Suisse : leur nombre a été divisé par plus de deux depuis les années 1990. Sur le terrain, les occasions de devenir adoptant se raréfient, et l’attente s’étire.

Le paysage a bien changé. Lorsqu’on met de côté les adoptions réalisées par un beau-parent, seuls 217 enfants ont rejoint des couples mariés en 2013, et 16 personnes célibataires ont vu leur désir aboutir. Un vrai plongeon si l’on compare aux chiffres de 1980 : 684 couples et 57 personnes seules étaient devenus parents adoptifs à cette époque, selon les données officielles. La Suisse ne fait pas figure d’exception : c’est toute l’Europe de l’Ouest, et au-delà, qui observe cette dégringolade. Sur la seule décennie 2003-2013, le nombre d’adoptions internationales enregistrées dans le monde a été divisé par trois.

Les candidats ne manquent pas ; le nombre d’enfants à adopter, lui, s’est nettement réduit. Plusieurs gouvernements, qui organisaient auparavant le départ d’enfants vers d’autres pays, ont opéré un virage. Meilleur encadrement des naissances, essor d’une classe moyenne, priorité donnée à l’adoption nationale : la panoplie est vaste. Ces évolutions s’inscrivent dans une lignée commune prônant la protection de l’enfance et la régulation des adoptions au-delà des frontières.

Législation suisse restrictive

Sur le territoire helvétique, les adoptions d’enfants sans liens familiaux avec les adoptants ne dépassent plus la trentaine chaque année. Alors, la quasi-totalité des postulants se tournent vers l’international. Leur parcours bascule souvent dans le casse-tête, si bien qu’un bon nombre finit par lâcher prise après avoir découvert la dure réalité du processus. À Genève, l’Office de l’enfance et de la jeunesse le confirme : sur 60 dossiers étudiés, seuls 15 aboutissent chaque année.

Le parcours s’avère particulièrement exigeant pour ceux qui s’y engagent plus tardivement. Nicole Binggeli, qui préside une association de soutien à Neuchâtel et Fribourg, l’observe de près : « Beaucoup de couples font d’abord appel à la médecine en raison de problèmes de fertilité. Lorsqu’ils déposent leur dossier d’adoption, ils frôlent la quarantaine. »

La législation en vigueur durcit encore le tableau. Les règles demandent aux candidats d’avoir au moins 35 ans et d’être mariés depuis cinq ans. Des révisions sont sur la table : le Conseil fédéral propose d’abaisser l’âge minimum à 28 ans et la durée de mariage à trois ans. Sur le terrain, ce changement pourrait faire une vraie différence. Plusieurs pays qui collaborent avec la Suisse imposent désormais une limite d’âge stricte, certains refusant les dossiers pour des parents de plus de 40 ans. Avec des délais d’attente pouvant grimper jusqu’à cinq ans, beaucoup finissent par dépasser la limite, au risque de voir leur projet s’envoler.

Des attentes à revoir

La clé, pour bien des familles, tient dans la capacité à repenser leurs projets. Il n’existe pas d’enfant type disponible à l’adoption, et quand les souhaits se font trop précis, les chances s’amenuisent. Certains couples attendent en vain, parfois jusqu’à sept ans, pour un pays qui ne propose presque plus d’enfants à l’international.

Aborder différemment sa demande ouvre parfois une nouvelle porte. L’accueil d’une fratrie ou d’un enfant en situation de handicap augmente nettement les possibilités, d’après les associations spécialisées. Mais cette option implique un autre engagement, qui doit être mûrement réfléchi, car il s’agit souvent d’un tout autre équilibre à trouver.

L’accueil familial, piste concrète

Quand l’adoption devient inaccessible, l’accueil familial offre une alternative tangible. Beaucoup y voient d’abord une forme d’échec, reconnaît Nicole Binggeli, mais il s’agit d’un engagement distinct : les parents biologiques gardent une place dans la vie de l’enfant.

Un avantage rarement évoqué : les démarches sont bien plus raccourcies. En Suisse romande, la demande est permanente : les familles d’accueil manquent toujours, et ceux qui se lancent savent que leur disponibilité peut être sollicitée rapidement.

« Nous n’y croyions plus »

Fabienne et Daniel Marthe-Christan, installés à Villars-sur-Glâne, en ont fait l’expérience. Cinq ans de dossier inactif, à attendre un signe. 2013 : le téléphone retentit enfin. Direction la Thaïlande, où une petite fille de deux ans et demi les attend. Ils l’appelleront Julie.

Fabienne raconte la période de doute : « On refusait de se projeter, par peur de la déception. Même la chambre est restée dans l’état. » Les émeutes en Thaïlande, la crainte de voir les frontières se refermer : chaque information pouvait bouleverser le processus.

Sur place, l’organisation thaïlandaise les impressionne : « On a été bluffés par l’efficacité et le cadre. Les enfants sont très bien entourés. » Dix jours plus tard, les formalités sont bouclées. Au retour en Suisse, la procédure traîne sur plus de deux ans, Julie n’a qu’un permis de séjour et doit s’inscrire à l’école sous son nom thaïlandais. « L’administration ici aussi prend son temps ! »

Fabienne et Daniel auront mis dix ans pour devenir parents, entre parcours médical et adoption. Aujourd’hui, ils ont 46 et 52 ans. Avec la nouvelle loi qui fixe un écart d’âge de 45 ans, un deuxième projet signifierait accueillir un enfant d’au moins 7 ans et repenser tout l’équilibre familial.

Malgré les obstacles, ils savourent ce bonheur à trois. Fabienne et Daniel encouragent les autres à persévérer : les portes se ferment, c’est vrai, mais il reste la patience, cette boussole inusable.

« Nous étions impatients de commencer notre nouvelle vie en trio »

Stéphanie et Vincent Ducret ont aussi traversé le parcours du combattant avant d’accueillir Tim, quatre ans, dans leur foyer de Bevaix. Quinze années de démarches, d’attentes, de rendez-vous, d’espoirs parfois malmenés. « On se disait toujours que la nature finirait peut-être par nous aider », confie Stéphanie.

Pendant longtemps, l’adoption reste en suspens, impossible à associer aux traitements médicaux. À la fin des procédures de procréation médicale assistée, le couple contacte les services de leur canton. Rapidement, ils constatent qu’en Suisse, le mariage reste une condition pour l’adoption conjointe. Leur union est fêtée en Thaïlande, auquel ils sont déjà attachés. Dossier déposé là-bas, dans le pays de cœur.

Premier contact avec l’orphelinat de Pattaya : « On m’a demandé mon âge. J’en avais 41, mon mari 45… Je pensais que le projet était déjà trop tardif. » Finalement, ça passe. Après trois ans et demi d’attente, la bonne nouvelle arrive : un petit garçon leur est proposé. En une semaine, toute la famille se retrouve réunie en Suisse, prête à commencer cette nouvelle page à trois.

Tim s’adapte sans difficulté. Stéphanie le souligne : « Nous savons la chance d’être une famille aujourd’hui après tant d’attente. Mais l’histoire de Tim, c’est aussi dix-huit mois en orphelinat. Nous devons rester vigilants, attentifs à son parcours, toujours là pour l’aider à se construire. »

« Il est difficile de rester les bras croisés »

Pour Youssef et Raquell Kamri, l’aventure est loin d’être bouclée. Trois ans de formalités, puis en décembre, le dépôt du dossier en République dominicaine. Maintenant, il faut patienter : la perspective d’accueillir un enfant s’éloigne encore d’au moins deux ans.

Youssef décrit le sentiment du moment : « Pendant les démarches, on est portés par une forme d’action. Maintenant, tout s’arrête, et cette attente est d’autant plus longue à supporter. » Leur projet d’adopter prend forme après de longues années de parcours médical, de complications, d’épreuves. Youssef explique : « Pour un père, le lien passe par le quotidien, par l’enfant qu’on porte et qu’on accompagne. C’est différent pour une mère, c’est plus immédiat… »

Le choix de la République dominicaine n’est pas un hasard : le pays traite directement avec la Suisse, pas d’intermédiaires. En contrepartie, il faut rester plusieurs mois sur place avant de rentrer avec l’enfant. Le défi ? Logistique et financier. « Nous avons la chance d’être dans l’horlogerie, d’avoir dix semaines de congé. Mais ailleurs, on n’accorde que trois jours ! »

Le reste du congé devra être pris sans solde, ce qui pèse sur le budget. Youssef le résume bien : « On met le temps à profit pour économiser, mais ce n’est pas donné à tout le monde. L’adoption devrait rester accessible, quel que soit son métier. »

Réajustements, temps suspendu, démarches qui s’allongent, obstacles administratifs : chaque dossier ressemble à une traversée de haute montagne. Une envie l’emporte toujours, malgré la fatigue et l’incertitude : celle d’ouvrir enfin sa porte à un enfant. Pour certains, cette attente finit par s’effacer dans la réalité d’un foyer nouveau. Pour d’autres, la route continue, marquée par la ténacité et le désir de donner un sens à ce long chemin.

Ne ratez rien de l'actu